De plus en plus de chefs d’entreprise annoncent plans sociaux ou autres mesures de dégradation des conditions de travail en le justifiant par une nécessaire « adaptation » des organisations et salariés français au contexte de la crise économique mondiale.

A France Telecom, lors d’une VIF destinée à présenter les résultats financiers du 3ème trimestre 2012, le président du groupe annonçait « Aucune entreprise ne peut résister à un choc pareil sans réagir et sans s’adapter. Donc pour nous, il n’y a pas d’alternative à rechercher l’adaptation, l’adaptation la plus rapide, mais nous souhaitons le faire, je souhaite conduire cette adaptation sans brutalité (…)» (VIF Stéphane Richard, Résultats financiers-3ème trimestre 2012 et perspectives 2013-2014, 25/10/2012).

Sans parler de flexibilité (…) mais « d’adaptation » ce discours interroge sur les futures évolutions du groupe France-Telecom-Orange (ces évolutions étant « imposées » au personnel cf. « il n’y a pas d’alternative »). D’autant que, le nombre de suicides reste important, supérieur à celui de l’année 2011, le taux d’absentéisme, surtout pour les non cadres, demeure très élevé, et les réorganisations avec suppression d’emplois se poursuivent, dans un climat de peur bien entretenu.

Qu’entend-on par « adaptation », terme polysémique, dont l’éthymologie (ad aptare), signifie, ajuster « en vue de ». L’adaptation se définit d’une manière générale, comme l’ajustement de l’être vivant au milieu ambiant.

Rappelons que le code du travail français stipule que c’est l’employeur qui doit « adapter » le travail à l’homme et non l’inverse (principe de base de l’adaptation du travail à l’homme prévu à l’article L4121-2 du code du travail). L’ « adaptation » doit concerner le travail au risque de déroger à la loi !

De même, la loi met l’obligation de la santé des salariés à la charge de l’entreprise, l’employeur a une obligation de résultat quant à la préservation de la santé de ses employés. Or, les médecins n’évoquent-ils pas le SGA (syndrome général d’ « adaptation ») pour désigner le stress. Hans Selye  inventeur de la théorie du stress, définit ainsi le « syndrome d’adaptation », comme l’ensemble des modifications qui permettent à un organisme de supporter les conséquences physiopathologiques d’un traumatisme naturel ou opératoire. Si le stress occasionnel, n’est pas à risque pour la santé des salariés, ce n’est pas le cas du stress chronique, qui se révèle entre autres à l’origine de troubles cardiaques ou autres pathologies diverses…

Enfin, les théories évolutionnistes font elles aussi référence à l’«adaptation». C’est ainsi que Pascal Picq, anthropologue au collège de France, a publié il y a un an un ouvrage intitulé « Un paléoanthropologue dans l’entreprise. S’adapter et innover pour survivre ». Il y rappelle les théories de Lamarck et Darwin  les reliant aux modes de fonctionnement des entreprises contemporaines. Il note que pour Lamark, les évolutions se font dans un environnement pré-existant. Cette approche de type « ingénieur » vise à développer et perfectionner des produits ou des filières qui existent déjà. Alors que la théorie de Darwin, proche des cultures anglo-saxonnes, évoque plutôt une adaptation en rupture, qui permet d’inventer de nouvelles perspectives. Ici, on crée de la variation sans s’occuper de l’utilité, puis on sélectionne.

Pour Pascal Picq, en France, nos entreprises seraient restées trop « lamarkiennes », les idées sont surtout motivées par l’idée de développer une filière déjà existante (la filière Télécom), ce qui, selon lui ne permettrait pas de faire émerger de nouvelles idées. L’aspect néanmoins positif de cette approche serait qu’elle permet de repositionner les individus sur des activités qu’ils connaissaient déjà ou proches. La rupture peut être ainsi moins « brutale » pour les personnels concernés par les transformations.

Ainsi, l’évolution lamarckienne est toute entière sous-tendue par la complexité des systèmes en perpétuel interaction, et non par la seule « adaptation » comme chez Darwin.

Lamarck évoque rarement la sélection naturelle et l’ « adaptation ». Pour lui, quand le milieu change, l’animal s’y conforme et n’attend pas passivement d’être éliminé et remplacé par une autre forme. De même, il n’y a rien chez Lamarck qui corresponde à la destruction des espèces les unes par les autres, dans une concurrence de type darwinien. Nous sommes loin de la  » lutte pour la vie  » (struggle for life) chère à Darwin et à la société industrielle anglaise du XIXe siècle .

Chez Lamarck, les divers antagonismes entre les espèces conduisent à une stabilité, une sorte d’équilibre écologique; chez Darwin, la concurrence entre individus conduit à la transformation des espèces, l’être vivant étant par ailleurs un simple objet passif, jouet des forces présentes dans l’environnement.

En conclusion, lorsque nos dirigeants prônent l’« adaptation », forcée, ils sous entendent une possible remise en cause du droit du travail sous prétexte d’un contexte qui ne laisserait pas d’autres alternatives. Par ailleurs, ce discours sur « l’adaptation », révélateur d’une idéologie darwinienne, fait référence à une représentation du monde et des organisations qui impliquerait des rapports de domination et d’exploitation, des jeux de pouvoir où seuls les plus forts subsistent.

Or ceci ne peut s’envisager sans rupture ni « brutalité » en contradiction avec un discours ambiant pourtant répété (il est vrai, principe premier et notoire de toute pédagogie) « Rechercher l’adaptation (…), je souhaite conduire cette adaptation sans brutalité, dans le respect du pacte que nous avons passé (…) Ça n’est pas une douleur, ça n’est pas une souffrance, c’est simplement l’effort que chacune et chacun doit faire pour faire face à cette situation (….) Effort important d’adaptation et de productivité que cela implique pour nous (…)»(VIF,S.Richard). Cette citation révélant bien encore ici une demande impérieuse d’ « adaptation » adressée aux salariés !

Concevoir le monde comme une immense accumulation d’objets et d’individus passifs, qu’on oblige à s’ «adapter» par des jeux de mise en concurrence à leur environnement, implique des rapports de domination et d’exploitation. Alors que reconnaître l’autonomie du vivant et de la nature, et son interaction, implique plutôt des rapports d’intelligence mutuelle, de coopération et de réciprocité…


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