Dans une interview accordée au Figaro le 16 septembre 2010, Stéphane Richard affirme à propos des derniers suicides à France Télécom – Orange :« Je ne suis pas dans le déni ».

Mais on reste perplexe lorsque l’on voit à quel moment intervient cette affirmation du numéro 1 de l’entreprise. Démontage d’une rhétorique inusable.

1. La reprise inlassable du thème de la « fragilité » des « personnes »

On aurait pu croire que la ficelle de la « fragilité individuelle » était devenue un peu grosse à propos des suicides et du mal être au travail. Mais c’est oublier bien vite qu’il s’agit là d’une stratégie rhétorique  inusable. En effet, dès la première question du journaliste… :

Le Figaro : « Les suicides reprennent chez France Télécom. Qu’allez-vous faire ? »

Stéphane Richard répond : « Je m’y attendais malheureusement, car la rentrée est toujours une période sensible pour toutes les personnes particulièrement fragiles ».

Cette affirmation tellement générale qu’elle en est creuse ne repose sur aucune argumentation. M. Richard se donne ainsi à peu de frais un vernis à la fois de sociologue et de psychologue. Quel argument avancera-t-il pour justifier les 17 suicides qui ont eu lieu avant la rentrée ?

Qu’a donc appris Stéphane Richard depuis que la direction a été contrainte d’ouvrir en septembre 2009 le débat sur la question de la souffrance au travail ? Certes, l’organisation du travail s’impose à tout le monde et, pour autant, tout le monde ne se suicide pas. Mais lui qui a échangé publiquement avec Christophe Dejours sur un plateau télévisé1, n’a-t-il pas appris que l’organisation du travail mise en place par Orange tend à créer un « sentiment de solitude » propice au passage à l’acte suicidaire ?

Ne lui vient-il pas à l’esprit que son obligation, en tant qu’employeur, est de remettre en cause une telle méthode de « management » potentiellement délétère pour la santé des salariés ?

2. L’affirmation que les suicides sont « a priori » sans lien avec l’entreprise

Le thème de la fragilité individuelle sert de tremplin au dédouanement à bon compte de la responsabilité de l’entreprise :

Stéphane Richard : « Nous sommes face à des drames de la vie, sans lien entre eux, et qui sont a priori sans lien avec l’entreprise » ajoute-t-il deux phrases plus loin.

« …face à des drames de la vie ». Voilà une autre affirmation générale qui fait cette fois de M. Richard un philosophe humaniste. Quant aux liens avec l’entreprise, il serait bon que M. Richard attende les conclusions d’une enquête objective menée par un cabinet extérieur avant de donner un avis sur la question.

Se rappelle-t-il que l’enquête menée sur le suicide d’un salarié à Annecy à la rentrée 2009 a permis la reconnaissance de ce suicide en accident du travail ?

3. Le bâton et les carottes

Résumons-nous un instant. Après avoir affirmé que « la rentrée est toujours une période sensible » sans même se demander pourquoi, que l’on avait affaire à des « personnes particulièrement fragiles » sans que cela relève de son domaine de compétence, et avoir lui-même prétendu que les derniers suicides étaient « a priori » sans lien avec l’entreprise, voilà que dès la phrase suivante le suicide est ravalé au rang d’un simple outil utilisé par les syndicats pour faire pression sur la direction :

Stéphane Richard : « Je refuse qu’on les exploite, notamment pour peser sur le débat interne dans l’entreprise. Soyons parfaitement clairs : les syndicats n’ont pas besoin d’exploiter les suicides pour être entendus, je les reçois quand ils le souhaitent ».

M. Richard transfère ainsi le débat sur le terrain du dialogue social et le suicide est évacué.

Puis, après le bâton, vient la carotte :

Stéphane Richard : « J’observe que certains ont été prudents, réfléchis, ont eu ce sens des responsabilités et je les en remercie ».

Mais le plus grave est sans doute lorsqu’ensuite, le maniement du bâton se conjugue avec une ignorance péremptoire :

Stéphane Richard : « N’oublions pas nos responsabilités : la médiatisation à outrance désinhibe les gens et peut pousser des personnes fragiles à passer à l’acte. Tous les psychiatres le confirment ».

De quels « psychiatres » parle ici Stéphane Richard ? De ceux qui, ne connaissant rien des enjeux psychiques et sociaux du travail, qui préconisent les « formations gestions du stress »2 et les cours de Yoga ? Car tous les spécialistes un peu sérieux des questions de santé au travail (ergonomes, sociologues et psycho-dynamiciens du travail) disent exactement l’inverse : ne pas rendre public un suicide, c’est nier le sens social du phénomène et plonger ceux qui restent dans la désolation et la solitude. « Étouffer » l’information c’est (comme son nom l’indique) empêcher la « respiration sociale » (même si cela donne lieu à un débat) et les solidarités salvatrices de se mettre en place.

4. Le déni du déni

Vient enfin, dans cette bien triste pièce jouée par Stéphane Richard, le moment de la chute :

Le Figaro : « Quelle part de responsabilité prend la direction [dans la reprise des suicides] ? ».

Stéphane Richard : « Je ne suis pas dans le déni. (…) ».

Ce besoin d’affirmer qu’il n’est pas dans le déni est en soi inquiétant. Car on a, quoiqu’il en dise, bel et bien affaire au même refus de voir le lien entre suicide et travail, le même recours aux prétendues responsabilités individuelles. Tout se passe donc comme si Stéphane Richard se sentait obligé de camoufler la poursuite du déni en affirmant par avance le contraire. C’est cela, à proprement parler, que l’on peut appeler le « déni du déni ». Et cela n’augure rien de bon pour l’avenir.

En reprenant des arguments que la direction d’Orange mettait déjà en avant en automne 2009 pour justifier l’injustifiable, Stéphane Richard montre qu’il ne s’adresse pas aux salariés de l’entreprise, dont il ne garantit pas plus la sécurité que ses prédécesseurs, mais à ceux qui jouent un rôle important pour sa stratégie d’entreprise : les politiques (qui l’ont nommé) et ses principaux actionnaires.



[1] Débat qui a eu lieu sur France 3 en octobre 2009 après le premier des trois épisodes d’un documentaire instructif appelé La mise à mort du travail.

[2] On pense ici, bien sûr, au cabinet Stimulus (voir sur le site notre article du 6 mai 2010 : « Et si l’on faisait le bilan des formations gestion du stress ? »)


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