Les élus CFE-CGC regrettent vivement l’absence de monsieur Bruno Zerbib, alors que ses responsabilités devraient tout naturellement l’amener à siéger dans un CSEE dont l’ordre du jour est justement l’Innovation…

Si nous avions l’occasion d’échanger régulièrement avec Monsieur Zerbib il y a trois ans, nous notons que sa présence se fasse de plus en plus rare, jusqu’à aujourd’hui, où il est carrément absent.

Doit-on y voir un symbole ? Une fois n’est pas coutume, commençons par les points positifs. Cette nouvelle version du document est bien plus lisible et permet de visualiser l’enjeu de l’innovation. Pour autant, son contenu n’est pas pleinement satisfaisant. Regardons tout d’abord l’évolution du budget attribué à l’Innovation.

Le budget d’Orange Innovation diminue et se recentre sur l’industrialisation et les activités proches du marché, au détriment de la recherche. La sélection des projets devient plus stricte, favorisant le court terme : si cela améliore le ciblage (IA, cloud, cybersécurité), cela limite l’expérimentation et l’innovation de rupture.

La recherche est particulièrement touchée : ses moyens diminuent alors que les ambitions restent élevées, créant un risque de décalage entre stratégie affichée et ressources réelles, avec une recherche plus contrainte et moins libre d’explorer.

Dès lors :

  • Comment peut-on prétendre accélérer l’innovation tout en organisant une baisse continue des effectifs et du budget ?
  • Comment peut-on encore parler de stratégie d’innovation quand la logique dominante devient l’arbitrage à la coupe ?
  • Comment peut-on démontrer que ces coupes budgétaires renforcent l’innovation, et pas seulement les indicateurs financiers à court terme ?

Ainsi, le sujet n’est pas seulement la baisse des moyens. Le sujet est de savoir si Orange Innovation a encore les ressources humaines, financières et intellectuelles pour tenir ses promesses d’innovation sans se dégrader de l’intérieur. Regardons donc le bilan 2025 sur les effectifs. Concernant les effectifs, le flou habituel est entretenu : parlons-nous des effectifs liés à l’innovation du groupe ou à ceux du périmètre Orange Innov ? – Autrement dit, quel est l’effectif du groupe impliqué dans l’innovation, incluant les filiales en France et à l’international ? Et quel est le niveau d’embauche dans l’innovation, incluant les filiales en France et à l’international ? Concernant les effectifs Orange Innov…

Comment ne pas nous répéter, d’année en année, avec la baisse continue des effectifs CDI ? Plus de 4 000 salariés Innovation en 2020, 3 077 fin 2024, et 2 992 fin 2025. Et 2026 prévoit une baisse d’environ 10 %.

  • Cette baisse des effectifs est-elle un choix ponctuel (depuis plusieurs années tout de même) de rationalisation ou une hypothèse structurelle du plan d’innovation ? Cela est d’autant plus incompréhensible que la transformation annoncée s’accélère. Autrement dit, l’organisation demande davantage de transformation avec moins de ressources stables et moins de renouvellement des compétences. Nous l’avons vu depuis 1 an avec quelques réorganisations majeures.

Chez Orange, c’est réduction de coûts, traduite par une logique de contraction sélective plutôt qu’une politique de renforcement capacitaire. Pour la Recherche, la dépendance à des doctorants et post-docs renforce encore cette fragilité structurelle. D’ailleurs, le rapport le démontre parfaitement : la stratégie Orange est basée sur un discours contradictoire tiraillé entre l’affichage d’un programme solide sans pour autant présenter une vision pluriannuelle, alors que Telefonica ou BT voient en leurs doctorants les futurs experts.

  • Comment justifier une stratégie fondée sur une base CDI réduite et une forte part de ressources temporaires alors qu’il faut capitaliser, stabiliser et transmettre des expertises de long terme ?
  • Comment pouvez-vous donc justifier une telle baisse des effectifs, alors que les ambitions 2026 sont en hausse sur l’IA, le platforming, le cloud, la cybersécurité,… ?
  • Avec les TPS et les départs naturels dû à la pyramide des âges, les expertises risquent mécaniquement de faire défaut. Or la transmission des savoirs, notamment sur les métiers réseau, IT, architecture et recherche est un point clé. Quels mécanismes avez-vous mis en place pour éviter l’appauvrissement des compétences ?
  • Quel dispositif concret avez-vous ou comptez-vous mettre en place, pour éviter que la baisse des effectifs ne se traduise par une surcharge durable des équipes restantes ? Avec risque de RPS.
  • Les transformations passées ou à venir à Innovation demandent coordination et support projet. Or la proportion de baisse la plus importante est celle des Fonctions Supports (plus de 8 %), entité qui doit assurer les transformations. Là encore, comment faire plus, avec moins ? A moins que l’IA ne soit déjà en train de remplacer l’humain, et soit déjà aux manettes pour assurer les projets de transformations ?

Parmi les ambitions Trust the Future, on trouve « Ambition Croissance par l’innovation : saisir les opportunités en B2C et B2B et gérer nos actifs uniques d’infrastructure pour créer de la valeur ». Même si l’innovation décrite semble plutôt porter sur la consolidation et l’optimisation de l’existant, il est légitime de se poser la question « avons-nous les moyens de nos ambitions ? »

  • Autrement dit, l’organisation, devenue de plus en plus réduite, peut-elle absorber simultanément davantage d’IA, de platforming, de cybersécurité, de cloud et de transformation réseau ?
  • Quel niveau minimal d’effectifs est jugé indispensable pour maintenir la capacité d’innovation d’Orange Innovation ?
  • Les effectifs strategy & operations, marketing et design ainsi que Recherche sont les trois entités qui perdent le plus d’effectifs (voir page 12 du dossier). Est-ce à dire que nous ne privilégions plus l’innovation client, mais une approche centrée technologie ?
  • Concernant la formation, des milliers d’heures sont basées sur des formations pour des salariés étrangers à l’innovation (cyber ready, compliance..) Je n’appelle pas ça de la formation. Quelles sont les heures dédiées au Re et au Up ? De plus comment motiver les salariés qui n’ont plus aucune perspective de promotion chez OI ? C’est simple, leur permettre de véritables formations diplômantes qui leur permet de sortir un peu du carcan Orange et s’ouvrir à d’autres méthodes et population (potentiellement plus jeune).

Concernant les Value Streams, Les Value Streams, lancés en grande pompes il y a près de 3 ans, arrivent à une phase de maturité. Nous pouvons donc avoir un certain recul pour en analyser leurs enjeux et effets. Quelques questions peuvent se poser :

  • Permettent-ils de clarifier la stratégie ou de masquer une baisse de moyens derrière un discours d’agilité ?
  • Lesquels ont réellement créé de la valeur en 2025, lesquels n’ont été que des vitrines d’activité ?
  • Comment mesurez-vous la performance d’un Value Stream: chiffre d’affaires, économie, satisfaction client, transfert industriel, ou simple volume d’activité ?
  • En quoi cette organisation protège-t-elle vraiment l’innovation, plutôt que de la soumettre plus étroitement aux urgences de rentabilité ?
  • Les Value Streams sont-ils un outil de pilotage de l’innovation, ou un outil de gestion de la pénurie ?

Concernant le Platforming, le rapport de la Commission présente parfaitement les impacts de la réorganisation de mars-avril 2026, et les risques identifiés (complexité de la gouvernance, gestion des compétences et de formation, souveraineté et impact environnemental des solutions cloud extérieures). Le platforming peut être un levier puissant de cohérence et d’échelle, mais le rapport de la commission montre qu’il soulève surtout trois questions : qui décide, qui finance, et qui porte le risque si la mutualisation se transforme en centralisation lourde ou en dette d’intégration masquée.

  • La stratégie Orange et Innovation étant essentiellement basée sur les coûts, le platforming mutualise-t-il la valeur, plutôt les contraintes et les coûts ?
  • Comment ne pas craindre que le platforming vise l’agilité et non une standardisation imposée qui ralentit ensuite les arbitrages ?
  • Orange peut-elle prouver que le platforming améliore l’innovation de rupture, et pas seulement l’efficacité industrielle ?
  • Pourriez-vous nous démontrer que le platforming reste un accélérateur d’innovation et non une couche supplémentaire de complexité ?

Concernant la Recherche, le rapport montre une Recherche encore performante en apparence, mais de plus en plus fragilisée par la baisse des moyens, la pression sur le ROI et la perte progressive de compétences.

La question n’est pas de savoir si la Recherche produit encore des résultats. La vraie question est de savoir si Orange lui donne encore les moyens d’exister comme Recherche, et non comme simple bras armé du delivery.

– Autrement dit la Recherche d’Orange est-elle encore une recherche de rupture, ou devient-elle une fonction d’appui aux priorités produit ?

Quelques questions sur la stratégie globale de la Recherche :

  • Que reste-t-il de la Recherche fondamentale si le pilotage est de plus en plus orienté ROI ?
  • Les doctorants sont-ils un investissement stratégique ou une variable d’ajustement budgétaire ? – Comment Orange compte-t-elle retenir ses talents scientifiques quand le taux de conversion CDI reste si faible ?
  • Quels moyens sont prévus pour éviter que la Recherche devienne une simple sous-traitance de l’innovation produit ?
  • Que vaut un portefeuille de brevets et de publications si les équipes perdent leurs seniors et ne renouvellent pas suffisamment leurs compétences ?
  • À quoi sert un haut niveau de publications et de brevets si les équipes perdent la profondeur et la stabilité nécessaires pour inventer la suite ?
  • Quels sujets de rupture sont réellement sanctuarisés pour les 3 à 5 prochaines années ? Le thème sur l’IA est très large. Selon votre document, l’IA doit « améliorer le quotidien des collaborateurs » (page 7).
  • Pourriez-vous nous donner quelques exemples concrets pour nous éclairer en quoi ce quotidien va être amélioré, et qui va en bénéficier ? – Et avons-nous l’assurance de rester souverains ? en particulier vis-à-vis des Américains. Quelles sont nos alternatives ?

« Aujourd’hui quand on parle d’IA il y a deux aspects vraiment deux aspects fondamentaux. C’est comment l’IA va nous changer nous opérateurs, va changer notre façon même de repenser la relation client, d’automatiser nos réseaux, de travailler différemment. Et puis l’autre aspect c’est quels sont les cas d’usage. »

Ce ne sont pas mes propos, ce sont ceux de Monsieur Zerbib, lors de son intervention sur BFM Business en mars 2026. J’ai entendu que vous parliez de 300 cas d’usage dans le Groupe, actuellement. C’est peu ? beaucoup ? Loin des objectifs ? Avec tout ce qui vient d’être analysé, avec les coupes budgétaires passées et futures, avec les réductions d’effectifs, pensez-vous vraiment la voir bientôt arriver, la tant attendue « killer app », celle dont Bruno Zerbib dit qu’elle pourra enfin répondre aux cas d’usage ?

Par Valérie Giraud


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