Au premier semestre 2026, le Groupe Orange présente des résultats que la Direction qualifie de « records ».
Les indicateurs phares des résultats financiers du 1er semestre 2026 d’Orange sont en hausse par rapport à celui de 2025 : chiffre d’affaires à +3,5%, EBITDAaL à +5,0%, cash flow opérationnel à +9,6%, cash flow organique à +29,7%, free cash-flow all-in à +71,2%. Un tableau flatteur, presque triomphal, où l’entreprise se met en scène comme un acteur en pleine accélération stratégique.
Derrière cette façade, les chiffres racontent une histoire plus complexe.
Une histoire où la croissance repose sur des ressorts moins robustes que ce que laisse entendre le récit officiel. Une histoire où les dynamiques géographiques sont profondément déséquilibrées. Une histoire où la dette s’alourdit, où les actifs stratégiques sont vendus, où les opérations de consolidation deviennent le principal moteur de progression. Une histoire, enfin, où la transformation annoncée n’est pas celle qui se lit dans les comptes.
Une croissance réelle mais partiellement artificielle.
La progression du chiffre d’affaires (+3,5%) est en réalité gonflée par des éléments non récurrents, notamment des cofinancements fibre reçus en France au premier trimestre. Une fois ces apports exceptionnels neutralisés, la croissance du Groupe se rapproche davantage de +3,0%.
De plus la croissance publié par le groupe n’est pas la croissance réelle du chiffre d’affaires pour les actionnaires d’Orange SA : en effet les résultats en Afrique sont comptabilisés comme si nous en détenions 100% alors que ce n’est pas le cas. Si on considère la réalité économique, et donc la détention partielle, la croissance économique (en tenant compte du poids de détention) est plus proche des 1,5% soit encore en dessous de l’inflation.
Même logique pour l’EBITDAaL : les +5,0% affichés se transforment en +3,7% une fois les effets ponctuels retirés. Et ce sans compter la même façon de comptabiliser.
Autrement dit, la croissance existe mais elle est beaucoup moins spectaculaire que ce que la communication met en avant. Au regard de l’inflation, en euros constants le CA décline. Une baisse continue, depuis l’arrivée de la nouvelle Direction Générale, due notamment à l’absence d’innovation et de coquètes de nouveaux marchés.
Afrique & Moyen Orient : un moteur indispensable, et une dépendance croissante.
La zone Afrique & Moyen Orient continue d’être le pilier de la croissance du Groupe. Les chiffres sont impressionnants : +13,9% de chiffre d’affaires (13 trimestres consécutifs de croissance à deux chiffres), +16,1% d’EBITDAaL, base clients en forte hausse, dynamique de la data explosive. Cette région est devenue le véritable moteur du Groupe.
Mais c’est aussi une source de dépendance croissante. Car si la croissance y est forte, elle est aussi exposée à des risques structurels : volatilité politique, fluctuations de change, régulations imprévisibles, infrastructures sensibles. Sans compter les incertitudes liées à l’arrivée de Starlink sur nos marchés.
L’Afrique est un moteur puissant, certes, mais monté sur un châssis géopolitique qui manque de rigidité et où la stabilité n’est jamais garantie, cela fait une voiture rapide certes mais dont la tenue de route est aléatoire.
France : un marché à l’équilibre, sans ressort.
La croissance française est quasi nulle sans les éléments non récurrents (cofinancement fibre). En les incluant la France progresse de +1,2% en chiffre d’affaires et de +2,4% en EBITDAaL. Moins que l’inflation.
Faute d’innovation des acteurs, le marché domestique reste l’un des plus compétitifs d’Europe. Les opérateurs y évoluent dans un environnement où les hausses de prix sont difficiles et où la fidélité des clients est volatile. Orange y conserve une position de leader mais sans dynamique nouvelle.
La fuite des clients et le déclin de SFR offre une planche de salut à Orange : Orange France parvient péniblement à gagner ce semestre 35.000 clients supplémentaires sur la convergence, 116.000 sur le fixe, 124.000 sur le mobile. Sur un parc de 34 millions de clients, cela relève de la performance statistiquement invisible : La France n’est plus un moteur, elle est sur la pente du déclin.
Espagne : MasOrange, un levier comptable plus qu’un levier commercial.
L’intégration de MasOrange (effective depuis juin 2026) est présentée comme un accélérateur stratégique. Les chiffres du semestre montrent pourtant un serrage moteur : des services B2C+B2B en décroissance de -1,8% malgré un chiffre d’affaires en croissance de +1,3% portée par la vente d’équipements, EBITDAaL en décroissance de -3,1% (en raison « d’impacts comptables plus importants en début d’année » selon la Direction) et de la vente de la fibre.
La maigre croissance repose essentiellement ce semestre sur les ventes d’équipements électroniques allant du fer à friser au mobile, un levier peu durable. La dynamique commerciale reste fragile dans un marché espagnol où la concurrence de Digi (en forte croissance) est féroce et où les marges sont sous pression.
MasOrange contribue à la croissance du Groupe mais surtout par effet de périmètre. Mas Orange ne nous offre pas une augmentation de cylindrée : MasOrange ne fait qu’accroitre la longueur de la carrosserie sans rajouter de puissance supplémentaire à Orange.
Reste de l’Europe : une progression qui doit plus aux plans d’efficacité qu’au gain de parts de marché.
Le reste de l’Europe des 6 (Belgique, Luxembourg, Moldavie, Pologne, Roumanie, Slovaquie) affiche une croissance de +4,1% en chiffre d’affaires et +6,1% en EBITDAaL. La performance honorable est encore une fois réalisée par des opérations non récurrentes (augmentation des revenus IT&SI de +25,1% liés à des opérations non récurrentes réalisées en Pologne et en Roumanie.
Faute d’innovation, les marchés européens restent saturés, fortement concurrentiels, et soumis à une pression tarifaire persistante. Les marges progressent mais grâce aux synergies et aux rationalisations, non grâce à l’innovation où une dynamique commerciale nouvelle.
Notre manque d’innovation produits et services se paye au prix fort l’EBITDA d’Iliad nous a dépassé en Pologne, Digi l’a fait en Roumanie malgré notre rachat de Telekom Romania
Orange Business : transformation nécessaire, résultats insuffisants.
Orange Business demeure le segment le plus délicat du Groupe. Les chiffres du semestre sont sans ambiguïté : chiffre d’affaires en décroissance de -3,1% et EBITDAaL en chute de -6,4%.
La Direction met en avant la montée en puissance de la cybersécurité, les partenariats IA, la croissance des commandes. Mais la réalité financière est celle d’un segment en transition longue, où les activités historiques s’érodent plus vite que les nouvelles ne se développent et d’où les clients fuient car la direction n’offre pas de lisibilité stratégique claire. Ce n’est pas le cas chez les autres ESN, ce qui pose la légitimé question du pilotage managériale.
Après l’annonce en Juin d’une fusion des activités B2B entre BT et Verizon, la rumeur d’une fusion entre les activités B2B d’AT&T et d’Orange s’amplifie.
Une transformation est soi disant engagée mais elle n’est pas visible dans les comptes, loin de là. Par contre, elle est bien visible pour les salariés !
Après le Plan de Départs Volontaires chez SCE qui concernait la suppression de 643 postes en France, ce sont 2 600 collaborateurs d’Orange Business à l’international qui sont en train d’être transférés chez Tech Mahindra (Entreprise de Services du Numérique basée en Inde) dans des conditions très difficiles, voire sordides. L’outsourcing du backoffice client chez TechMahindra se passe tellement mal que des clients majeurs d’OB s’en soucieraient et ne voudraient pas être impactés !
Dette : une trajectoire qui inquiète.
La dette, nette de trésorerie, bondit de plus de 70% à 35,7 Md€ au 30 juin 2026, en augmentation de 13,2 Md€ par rapport au 31 décembre 2025, essentiellement liée à l’acquisition à 100% de MasOrange.
Le ratio Dette nette / EBITDAaL publié par la direction grimpe ainsi de 1,8 à 2,4, bien au-dessus du seuil de confort habituel (fixé autour de 2,0).
Notons que le rachat de Scorefit (filiale de BNP Paribas possédant des accès fibre achetés sur le marché de gros en France pour Orange) a été finalisé le 1er juillet, évitant d’afficher 1,3 Md€ de dette nette supplémentaire à la fin du premier semestre. Un hasard du calendrier très opportun.
Et par un tour de passe passe financier, la dette va permettre une augmentation de l’EBIDTAaL au prix d’une augmentation des intérêts au détriment des dépenses d’investissements.
Standard & Poors quant à eux calcule le poids de la dette à 3,2x l’EBIDTAaL pour fin 2026 avec un pic à 3,5x à l’automne avant de diminuer autour de 3.0x fin 2027. Ce qui impose soit une croissance très forte de l’Ebitda soit un désendettement accéléré de 5,1 Md€ en 18 mois.
La trajectoire financière du Groupe devient un sujet central : la dette augmente plus vite que l’EBITDAaL, les marges progressent moins vite que les engagements, les opérations de consolidation (et de création d’EBITDAaL) sont financées par l’endettement. De quoi faire réfléchir sur la présentation des comptes.
Bref le Groupe avance mais en chargeant le coffre de lingots de plomb.
SFR : une opération historique mais un pari risqué.
Le protocole d’accord pour l’acquisition conjointe de SFR (signé le 6 juin dernier) est présenté comme un tournant stratégique. Les actifs repris par Orange seraient significatifs : 4 millions de clients mobile, 1 million de clients fixe, 1,7 Md€ de chiffre d’affaires, 0,6 Md€ d’EBITDAaL. Les synergies promises sont importantes : plus de 0,5 Md€ de coûts, 0,9 Md€ d’EBITDAaL additionnel après 5 ans.
Pour autant Orange paiera 27% du prix total et ne récupèrera que 21% du CA et des actifs en doublon (le réseau SFR fibre en zones denses). Soit un surcout de plus de 1,2 milliards d’euros.
Mais l’opération serait financée par 5,6 Md€ de dette supplémentaire. Les coûts d’intégration apparaissent très élevés et en deçà des réalités à 1,3 Md€ sur 5 ans.
Les autorités de la concurrence n’ont pas encore tranché, la Commission Européenne vient de décider le renvoi de l’examen du dossier à l’Autorité de la concurrence française qui est sceptique quant à l’intérêt de l’opération.
Cette acquisition peut renforcer Orange dans un marché mature. Cela se ferra au prix d’une casse sociale sans précédent. Chez Altice plus de 8 000 salariés seront sacrifiés. De plus elle alourdira notablement et durablement sa structure financière d’Orange.
En conclusion Le Groupe Orange signe un premier semestre 2026 solide.
Mais ce semestre n’est pas celui d’une transformation. Il n’est pas celui d’un changement de catégorie. Il n’est pas celui d’une accélération structurelle. Il n’est surtout pas celui qui donne confiance en l’avenir.
La croissance affichée repose sur :
- des effets non récurrents,
- une dépendance géographique risquée,
- une consolidation comptable,
- un B2B fragile,
- des vente d’actifs stratégiques,
- une dette en forte hausse,
- un projet de rachat de SFR incertain.
Les analystes financiers parlent d’un semestre « en ligne ». C’est vrai : en ligne avec une trajectoire où la dette augmente, où les actifs stratégiques sont externalisés (fibre, datacenter…) , où la croissance repose sur l’Afrique, et où la transformation du B2B reste au stade de projet.