"Gérer son stress" : telle est l’unique solution du mal-être au travail préconisée par France Télécom depuis plus de dix ans. Mais au-delà du fait qu’en prenant cette initiative l’entreprise ne satisfait pas à ses obligations en matière de sécurité et de santé, cela n’a-t-il pas contribué à aggraver durablement le climat social dans l’entreprise ? Déclarer qu’il n’y a pas d’autre solution que de savoir "gérer son stress", cela ne revient-il pas à dire que le salarié est seul responsable de son malheur ? Surtout, cela ne revient-il pas, au final, à normaliser une organisation du travail qui est à la source des décompensations psychiques et du mal-être au travail ?

Depuis plus de dix ans que le cabinet conseil STIMULUS dispense ses bons services à France Télécom et aux autres grands groupes, au regard des suicides et de la souffrance qu’il n’a pas su empêcher, ne serait-il pas temps de faire le bilan de ses formations gestions du stress ?

Les directions d’établissements de France Télécom réagissent de la même manière aux débordements de souffrance au travail : « Je vous propose de mettre en place une formation « gestion du stress», répondent-elles invariablement. Dès qu’un CHSCT entend enquêter sur les causes organisationnelles de manifestations avérées de mal-être au travail (crises de larmes, syncopes, altercations, etc.), ou bien demande l’analyse des conséquences sur la santé d’une énième restructuration, la direction s’abrite systématiquement derrière ce type de formation dispensée par le cabinet STIMULUS*.

Il faut dire que, de prime abord, cette manière d’envisager la généralisation du mal-être au travail a de quoi séduire les patrons. En effet, proposer la «gestion du stress» comme mesure de prévention de la souffrance psychique laisse entendre que le stress serait devenu inévitable et que l’on n’aurait plus d’autre choix que de le «gérer» individuellement. Cela laisse également entendre qu’il revient au salarié, sous réserve d’une bonne participation à ces séances de formation, de préserver sa santé. Autrement dit, le salarié devient seul responsable de son mal-être au travail.

Seulement voilà : le Code du travail existe encore (malgré les tentatives sarkozystes de le vider de sa substance) et fait obligation à l’employeur de commencer par « combattre le risque à la source ». Depuis au moins 2005, c’est-à-dire depuis la mise en place à France Télécom des CHSCT relevant du Code du travail, beaucoup d’élus ont rappelé que la gestion du stress ne pouvait satisfaire à elle seule aux «obligations de sécurité de résultat» de l’employeur en matière de prévention de la santé mentale. Cette remise en cause a également été faite par Sylvie Catala, l’inspectrice du travail qui a instruit le dossier France Télécom suite à la vague de suicides.

Mais puisque ces rappels ne semblent pas fondamentalement changer les mesures préventives prises par l’employeur, pourquoi les CHSCT ne demanderaient pas, au regard des suicides et du malaise qui perdurent et que STIMULUS n’a pas su enrayer, un bilan de ces trop fameuses  formations gestion du stress ?

* Le cabinet STIMULUS est dirigé Patrick Légeron. Ce psychiatre est un des tenants du « comportementalisme » en France. Venu des pays anglo-saxons, le comportementalisme est un principe affirmant que l’homme serait réductible à des comportements classables et étiquetables toujours plus ou moins « déviants ». Il suffirait alors, pour que l’ordre social soit sauf, d’une bonne thérapie comportementale ou d’un médicament adéquat. Cela permet  d’éviter de prendre en compte l’histoire individuelle ou collective à l’origine de ces fameux « troubles » et qui pointe la responsabilité sociale. On ne s’étonnera pas qu’en ces temps de normalisation et de fichage de toute déviance sociale le cabinet STIMULUS soit tant prisé par le patronat. On ne s’étonnera pas non plus que Patrick Légeron soit l’un des co-auteurs du « Livre noir de la psychanalyse » sorti en 2005, livre qui avance contre la psychanalyse des arguments anciens et auxquels les psychanalystes ont déjà répondu depuis longtemps.

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